Voyage chamanique

À Bürenkhii, capitale du peuple mori, il y a trois siècles…

« Sois à la hauteur. Sois à la hauteur. »

Sonir s’efforçait de faire bonne figure, mais il ne pouvait s’empêcher de se répéter qu’il n’était pas à la hauteur de sa nouvelle charge. Son père aurait dû se tenir là. Il aurait su quoi dire, quoi faire.

Mais son père était récemment mort sur un champ de bataille loin de chez lui et c’était à Sonir qu’était revenu son titre de Daichin et la responsabilité de la bannière Ulaan, même si son frère cadet avait des épaules bien plus solides que lui.

Le Zövlöl s’était déjà réuni la veille au soir, en urgence, et Sonir avait dû y siéger pour la toute première fois en tant que Daichin… Dans des circonstances particulièrement graves.

Quelque chose ou quelqu’un attaquait les fermes frontalières des terres kirawaré les unes après les autres. Les éleveurs étaient retrouvés éventrés, leurs entrailles dévorées. D’intenses recherches étaient en cours, soutenues par les maîtres-chiens de l’Aaratan et un régiment des Forces armées de l’Enclave, en vain : personne ne parvenait à mettre la main sur le coupable. Et alors que la situation requérait une résolution urgente, les Daichins ne parvenaient pas à se mettre d’accord.

Humains ? Yôkais ?

Les chefs de bannières étaient bien incapables de répondre précisément à cette question. Beaucoup étaient convaincus qu’un yôkai particulièrement sauvage et retors errait dans l’Enclave ; d’autres affirmaient que les Kirawarés étaient les coupables. N’étaient-ils pas des mangeurs de chair humaine, après tout ?

Sonir ne parvenait pas à trancher. Cela pouvait être l’un comme l’autre. Les Humains avaient prouvé un million de fois au cours de l’Histoire qu’ils pouvaient se montrer aussi cruels que les plus vils yôkais.

— Faisons appel à une Böö, suggéra Sonir d’une voix qui manqua cruellement d’assurance.

Il n’inventait rien : lorsque les Daichins ne parvenaient pas à s’entendre, la tradition voulait qu’ils fassent appel à une Böö. Néanmoins, le Daichin de la bannière Tsus lui donna une tape dans le dos pour le féliciter de son idée, et l’approuva aussitôt.

Quelques instants plus tard, la Böö s’avança en silence jusqu’au cercle consacré. Le visage ridé comme une vieille pomme, le corps voûté sous le poids de ses amulettes, toutes ses articulations craquèrent quand elle s’installa sur les coussins. Sonir ne parvint pas à complètement contrôler sa grimace.

La Böö ferma les yeux. Son apprentie commença à frapper sur la peau tendue de son vieux tambour. Les vibrations emplirent peu à peu la pièce. La vieille femme se balança d’avant en arrière, puis elle s’écroula après plusieurs longues minutes : elle venait de passer dans le monde des esprits.

Son apprentie continua de battre le tambour. Si le rythme s’arrêtait, la Böö pouvait bien ne jamais retrouver son chemin.

***

Dans le monde des esprits, le corps de Shirüün était encore jeune et vif. La Böö se redressa pour mieux observer les alentours. Les bâtiments avaient disparu. Seul un petit autel où brûlaient bougies et encens se trouvait là. L’herbe était plus verte, le bleu du ciel lui brûlait les yeux.

Un bruit de galop soudain la fit se retourner.

— Te voilà, dit-elle avec tendresse à l’immense cheval blanc qui venait d’arriver.

Ce dernier expulsa l’air par ses naseaux. Son regard exprimait la contrariété.

— Le Zövlöl m’envoie, expliqua-t-elle. Des éleveurs se font attaquer. Quelqu’un ou quelque chose dévore leurs entrailles. Nous devons arrêter cela.

— Monte.

Le cheval indiqua son dos d’un signe de tête.

— Je dois te montrer quelque chose, ajouta-t-il.

Shirüün se hissa sans difficulté sur le dos de Khurdan, son Esprit compagnon. Il s’élança alors, ses sabots frappant à peine le sol. Habituée, la Böö emmêla les doigts dans son épaisse crinière. Le paysage défila à toute vitesse sous ses yeux, alors que Khurdan filait comme le vent vers la Barrière magique qui protégeait toute l’Enclave. Çà et là, d’étranges feux follets mauves semblaient sortir de terre ; ils n’étaient pas là lors de son voyage précédent. Plus la Barrière se rapprochait et plus les lueurs dansantes étaient nombreuses.

— Zuukh les a placés là, expliqua Khurdan.

Shirüün hocha la tête. Elle avait peur de comprendre ce qui avait poussé l’Esprit du feu à déposer ainsi ses enfants dans cette zone de l’Enclave.

Alors qu’ils arrivaient en vue de la Barrière, elle constata avec effroi que d’innombrables larves putrescentes l’avaient envahie. Leurs corps répugnants palpitaient en rythme. Par endroit, la Barrière était devenue poreuse et les larves se faufilaient avidement, tombant sur le sol avec d’ignobles bruits de chairs.

— Voilà le mal qui attaque les éleveurs, expliqua Khurdan. Une fois dans l’Enclave, les larves s’enterrent et s’enferment dans un cocon. Ce qui en sort se réveille dans le monde des Humains, affamé. C’est cela qui se nourrit de vos entrailles.

— Pourquoi personne n’a-t-il été prévenu ?

Khurdan piaffa.

— Tout ceci n’était pas là il y a encore quelques jours.

Une larve immense tomba juste devant eux. Shirüün s’accrocha plus fermement à l’encolure de son Esprit compagnon quand il piétina le Yôkai avec ardeur.

— Que devons-nous faire ?

— Il faut trouver les cocons qui sont déjà passés dans le monde des Humains.

Shirüün se retourna : ce n’était pas son esprit qui lui avait répondu, mais un homme juché sur le dos d’un immense loup bleu. Elle reconnut un Amitan du peuple nokhoi et s’inclina pour le saluer avec respect.

— Nous nous occupons de rétablir la Barrière et d’exterminer les larves. Zuukh est parti chercher du renfort, précisa Khurdan.

— Zam arrive lui aussi, indiqua le loup bleu. Avec tous mes frères.

— Comment trouvons-nous les cocons ? demanda Shirüün.

Khurdan se tourna et désigna les feux follets.

— Ce sont eux qui les trouvent. Il y a un cocon sous chaque feu follet.

Le corps de Shirüün se glaça d’effroi.

— Tant que ça ?

— Retournez dans le monde des Humains, ordonna le loup bleu. Prévenez les Forces armées. Il faut surveiller toute la zone pour abattre les yôkais qui sortiront des cocons très bientôt. L’Aaratan se chargera de traquer ceux qui se sont déjà éparpillés dans l’Enclave.

L’Amitan inclina la tête. Shirüün observa les larves, essayant de voir au-delà du mur fangeux qu’elles formaient.

— D’où viennent-elles ?

— Plusieurs Expéditions brumeuses sont en train de chercher leur mère, répondit Khurdan. Ne vous inquiétez pas. Ce Yôkai ne mettra pas l’Enclave en péril. Pas maintenant que nous l’avons repéré.

Les paroles rassurantes de son esprit protecteur ne suffirent pas à rassurer Shirüün, alors que les feux follets continuaient d’arriver, toujours plus nombreux.

Quand elle retrouva son vieux corps, son apprentie posa doucement son tambour et lui donna à boire, d’un geste calme et habitué. D’une voix fatiguée, Shirüün répéta le message des Esprits. Les Daichins prirent aussitôt les dispositions nécessaires, pendant que la vieille femme plongeait dans un profond sommeil dont elle ne se réveillerait plus.

Son apprentie devint Böö à son tour.

Cette brève histoire se déroule dans l’univers des Contes de la Brume.

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