— Thomas ! Rentre, il va pleuvoir ! Mon fils de 5 ans ne répond pas tout de suite : il termine son dessin à la craie. Il a fait plutôt beau, cet après-midi, et il a passé plusieurs heures dehors à couvrir le trottoir de motifs colorés sortis tout droit de son imagination. Après un coup d’œil vers les nuages noirs qui approchent à grande vitesse, je balaie le bitume du regard. Au milieu des bonshommes et monstres divers et variés, je repère des lettres écrites çà et là pour le plaisir, des chiffres aussi, et puis des symboles sans queue ni tête. Puis une première goutte s’écrase sur la tête de Thomas, qui lève le visage vers le ciel avec déception. — Tout va s’effacer… — Allez mon cœur, tu recommenceras dès qu’il fera beau. Le tonnerre gronde. La météo est plus efficace que moi : Thomas rentre aussitôt, abandonnant ses craies au milieu du trottoir. Avec un soupir, je me dépêche de tout ramasser. Il ne pleut pas encore à verse. Peut-être même que ce n’est qu’un orage sec. Je fronce du nez. Je n’y crois pas un seul instant. Il va pleuvoir des cordes toute la nuit… Je me redresse avec un soupir de plus, le seau de craies dans la main. Mon regard croise celui d’un homme qui arrive sur le trottoir d’en face. Je le salue poliment d’un signe de tête auquel il ne répond pas. — Trouduc… marmonné-je en refermant la porte de ma véranda. Un cri de surprise m’échappe quand la sonnette retentit un instant plus tard. C’est le même homme, qui a toujours l’air aussi mal-aimable. — C’est vous, les symboles à la craie ? demande-t-il depuis l’extérieur de la véranda. Je lève les yeux au ciel. Trouduc, ça lui va vraiment bien. — Oui, c’est moi. Et après ? Vous allez vous plaindre en mairie ? Il fronce les sourcils sans comprendre. — La mairie est au courant ? C’est à mon tour de cligner plusieurs fois d’incompréhension. — Comment ça ? m’agacé-je. — Vous me demandez si je compte me plaindre à la mairie, répondit-il en pointant les symboles du doigt. La mairie est au courant ? Un éclair déchire le ciel et le tonnerre gronde de nouveau, menaçant. L’homme se retourne en sursautant et scrute les alentours avant de reporter son attention sur moi. Moi aussi, les orages et leur obscurité inquiétante me rendent nerveuse. Avec un brin d’empathie pour lui, je respire un grand coup et tente de rester polie. — Écoutez, il va bientôt pleuvoir des cordes. L’eau va tout effacer. Rentrez chez vous. — Je m’en fous que la pluie efface tout. Vous avez tracé les symboles. J’ai besoin d’un abri. Vous devez me laisser entrer. — … Je cligne encore plusieurs fois, avant d’éclater de rire. Je le plante devant ma véranda et retourne m’enfermer chez moi. À double tour. — Mon cœur, viens laver tes mains, on passe bientôt à table ! lancé-je à travers la cuisine. Thomas dévale les escaliers depuis sa chambre et se précipite vers l’évier. Je m’approche pour l’aider. Nouveau coup de tonnerre. Les lumières vacillent. Quand je me retourne pour attraper un torchon, une silhouette se tient au milieu de mon salon. Un cri m’échappe et je pousse Thomas dans mon dos pour le mettre à l’abri. — Vous ne pouvez pas me refuser l’hospitalité. Vous avez tracé les symboles, déclare sombrement l’homme. Le souffle court, je jette un regard vers le tiroir à couvert. Comment est-il entré ? — J’ai juste besoin d’un abri pour la nuit. — Rentrez chez vous. Mon portable est dans son dos. Aucune chance d’appeler qui que ce soit à l’aide. En revanche, nous pouvons fuir la maison et aller chercher du secours chez un voisin. Au moment même où j’esquisse un pas vers la porte, le tonnerre gronde encore et une pluie diluvienne s’abat sur le bitume. — Je ne vous ferai rien, insiste l’inconnu. — Je ne… — Maman, il saigne… Thomas pointe le sol, au pied de l’inconnu. Du sang tombe en effet goutte à goutte depuis le bout de ses doigts. Ce n’est qu’à ce moment que je remarque que tout son bras pend inerte à son côté. — Loup-garou, explique-t-il avec un haussement d’épaules désinvolte. Un rire nerveux me monte aux lèvres. — Loup-garou ? répété-je, incrédule. L’homme s’agace, vexé. — Je me suis laissé surprendre. Ça arrive. Soudain inconsciente du danger, je m’apprête à me moquer de lui quand quelque chose gratte contre le mur. Les lumières s’éteignent brusquement. J’ai juste le temps de voir l’homme disparaître d’un « pouf » de fumée noire pour réapparaître devant moi. Il plaque une main sur ma bouche et m’enjoint au silence en posant un doigt sur la sienne. Thomas se blottit contre moi. Du coin de l’œil, j’aperçois une silhouette à la fenêtre. Grande, des yeux jaunes luisants malgré l’obscurité, un long museau. Un cri veut jaillir de mes lèvres, mais l’homme se presse contre moi, me coinçant contre le bord de l’évier. Son regard me dissuade de faire le moindre bruit. Pour ne pas penser aux créatures qui continuent de rôder près de mes fenêtres (des loups-garous, vraiment ?!), je m’accroche à son regard. Après un temps interminable, les silhouettes disparaissent. L’homme laisse passer encore plusieurs minutes, puis il se recule lentement. D’un geste de la main, il rallume les lumières. — Ils ne reviendront pas. Les symboles ont effacé ma piste. C’est la goutte de trop. — Mais quels symboles, bordel de merde ? — Les symboles, répond l’homme, mais son visage exprime soudain une incertitude. Vous m’avez dit que vous les avez tracés à la craie. Ne pas regarder Thomas. Je m’accroche encore aux yeux de l’homme et rentre le menton, butée. — Et après ? L’homme pousse un long soupir désabusé, avant de se laisser tomber sur une chaise. Son bras saigne toujours. Il se masse les tempes de sa main valide, puis