Brèves Histoires

Brèves Histoires

Fleur d’Athyl

— Je suis vraiment obligée d’y aller ? — Si tu veux faire partie du club, tu dois rapporter une fleur d’Athyl. C’est comme ça. — Les Gardiens de la forêt… Alice me coupe avec un brusque soupir agacé. — Ils ne te feront rien si tu utilises ta magie correctement. Mais si tu as peur, on peut rentrer au dortoir maintenant ? Je déglutis et observe les couleurs changeantes du bois avec une pointe d’angoisse dans le ventre. Elsa en profite pour me pousser fermement dans le dos. Cinder gronde à mes pieds et elle se recule aussitôt. — Quand est-ce que tu contrôleras mieux ton dragon ? peste-t-elle. Alice pose une main sur son épaule pour la tirer un peu plus vers elle, puis elle plante encore son regard dans le mien. — Froussarde. — C’est bon, j’y vais… Les poings serrés contre mes cuisses, raide d’angoisse, je fais un premier pas. Puis un autre. Pourquoi est-ce que je voulais tellement rejoindre leur club, déjà ? C’est ça. Parce que c’était l’un des clubs les plus prestigieux de l’Académie et que mon père avait insisté. Moi, je m’en contrefiche de ce club. Il ne m’intéresse pas. Et pourtant, me voilà, à devoir braver les Gardiens de la forêt pour rapporter une fleur protégée. Je sens Cinder se blottir contre mes jambes. Il tremble. Mes poings se crispent de nouveau. C’est l’une de ses crises de douleur qui commence. Il essaie de me le cacher, parce qu’il sait que c’est important, ce club. Je souffle brusquement par le nez. Ça ne l’est pas autant que lui. Rien ne le sera jamais. — Viens, Cinder. Je me baissai pour le prendre dans mes bras. — Allons chercher un chocolat chaud et des pâtisseries. — Sérieusement ? se moque Alice. Tu utilises ton familier pour te défiler ? Je l’ignore et les dépasse toutes les deux. Si je fais vite, il y aura encore du monde en cuisine et je réussirai facilement à négocier quelque chose pour Cinder. Là-bas, au moins, ils ne prennent pas son problème de santé à la légère. Pas comme ces idiotes. — Tu deviendras jamais rien, si tu continues à t’abaisser au niveau de ton pathétique familier ! lance Elsa dans mon dos. Je serre Cinder contre mon cœur. — Nous verrons cela, rétorqué-je sans me retourner. Je sais qu’elles se trompent toutes les deux. Parce qu’un jour, je serai celle qui aura enfin trouvé un remède au Mal qui frappe de plus en plus souvent nos familiers. Ce jour-là, ma Magie me permettra de soigner Cinder. Au diable le club, au diable mon père. J’ai des cours de potions à réviser. Cette brève histoire met en scène Eleanor et son dragon familier Cinder, de Rituels oubliés (en cours d’écriture).

Brèves Histoires

Examen pratique

Cet examen, c’est le plus gros coefficient de cette session. Si Azelya échoue, elle n’obtiendra pas son diplôme haut la main. Si elle échoue, tous ses efforts pour prouver qu’elle était réellement compétente tomberont à l’eau. On continuera de dire qu’elle n’est arrivée jusqu’ici que grâce à son nom… Et il en est hors de question. Elle a besoin de sortir de l’Académie première de sa promotion. — On dirait que tu t’es plantée, cette fois-ci, Lostrey, la nargue déjà l’autre étudiant présent. L’épreuve consiste à bannir en binôme une entité volontairement introduite et ancrée dans l’un des bâtiments d’entraînement. Azelya n’a eu aucun mal à identifier l’entité, une « simple » créature de niveau deux. Rien d’insurmontable, donc, à condition de ne pas la confondre avec une autre très similaire. — Je t’avais dit que c’était une liche. — Ce n’est pas une liche, répond sèchement Azelya. Elle ne regarde même pas l’autre étudiant – elle n’a jamais retenu son nom – et continue de fixer son parchemin de bannissement. Le cachet de cire est parfait, la calligraphie des formules est sans défauts… Il faut juste attendre encore que… — Ah ah ! s’exclame-t-elle alors que le cachet s’illumine enfin d’une lueur bleutée. Une fumée dans les mêmes nuances s’élève doucement, avec le chuintement caractéristique de l’exorcisme en action. Il n’y a plus qu’à attendre tout en protégeant le parchemin des attaques potentielles. Azelya lève une main et lance un sortilège, évitant de justesse un jet de vapeur brûlant qui roussit en revanche les cheveux de l’autre étudiant. — Très joli, Lostrey, commente l’examinateur. Azelya soupire de soulagement. Elle aura forcément la note maximale. Tout continue de se dérouler comme prévu. Cette brève histoire met en scène Azelya, l’héroïne de En Quête de Sorcellerie !

Brèves Histoires

Gâchis estival

Jill était confortablement installée dans le fauteuil à bascule de son grand-père qu’elle avait sorti sur la terrasse pour profiter du beau temps. Son regard embrassa le paysage avec fierté, et elle pousse un soupir satisfait par le nez. Le domaine Parker était calme, les oiseaux chantaient, le soleil brillait… L’été était là. Jill était revenue le matin même d’une traque et n’avait qu’une seule hâte : se poser sur la terrasse pour savourer une glace à la mangue. Depuis toujours, Jill dégustait des chocolats chauds à la guimauve au coin du feu l’hiver et des glaces à la mangue l’été. Autrefois, c’était avec toute sa famille, et puis ils avaient tous rejoint l’Autre Côté peu à peu, comme tous les Chasseurs d’Ombre finissaient par le faire. Un jour, Jill les rejoindrait également. Mais pas tout de suite. Elle n’était pas certaine qu’il y ait de la glace à la mangue et du chocolat chaud à la guimauve de l’Autre Côté. Ni la légère brise qui soulevait ses cheveux ou l’agréable chaleur du soleil d’été. Dans le doute, elle préférait en profiter aussi longtemps que possible. Et cette glace-ci allait être particulièrement savoureuse : Jill avait dû attendre douze jours avant de pouvoir le déguster. Douze jours depuis qu’il faisait le temps idéal, mais qu’elle avait dû passer loin du domaine à chasser des démons. — Tous des emmerdeurs, maugréa-t-elle en plongeant la cuillère dans le pot qu’elle avait acheté pour l’occasion. Jill englobait dans le lot l’Envoyé de la Lumière responsable de son secteur. Comme à son habitude, cet enfoiré n’avait pas sorti un seul pied de chez lui et l’avait envoyée au casse-pipe en solo, sur un cas qui aurait nécessité trois Chasseurs d’Ombre, pas moins. Jill avait écopé de plusieurs éraflures au visage et sur le corps, et d’une rancœur encore plus intense envers l’Envoyé. — Connard, poursuivit-elle en portant une première cuillérée à ses lèvres. Jill interrompit son geste. Sur la porte d’entrée du chalet, un talisman s’agitait. Elle poussa un soupir agacé. Intrus sur le domaine. Et, naturellement, pas un Humain. Après un regard empli de regret à sa coupe de glace, Jill se leva en soupirant encore. Son colt était resté à l’intérieur. Sa dague consacrée se trouvait en revanche sur sa hanche. Elle la tira de son fourreau et la fit tournoyer d’un geste aguerri. — Allez, amène-toi, m’oblige pas à te chercher partout… siffla-t-elle entre ses dents. Le démon pouvait se promener n’importe où sur le domaine. Il ne faisait peut-être même que passer. Jill huma l’air. Aucun relent familier. Du coin de l’œil, elle vérifia le talisman. Il bougeait toujours. Le démon bondit soudain dans son dos. — Bordel de m… Jill échappa de justesse à de profondes lacérations. Elle roula sur le sol, dégringola de la terrasse et se releva en titubant quelques mètres plus loin. Son ennemi ne lui laissa pas le temps de se rétablir. Il chargea de nouveau. — Ah, je vois ! s’exclama Jill d’un ton provocant. C’est ton p’tit copain que je viens de renvoyer à l’Ombre ? Elle repoussa l’assaut du démon d’un coup de pied défonçant. Déséquilibrée par l’élan du monstre, elle roula sur le côté. Elle eut tout juste le temps de planter sa dague dans le corps de son ennemi. — Rhat’el ley ol ! cracha le démon en reculant. — Et bla, bla, bla… soupira Jill en se relevant. Elle épousseta son pantalon avec un énième soupir ; il s’écroula. Pendant un moment, il ne se passa rien, puis le corps de la créature se consuma entièrement, jusqu’à ce qu’il n’en reste absolument plus rien… À part une odeur nauséabonde qui subsisterait probablement encore quelques jours. Jill récupéra sa dague, puis analysa ses blessures. Des plaies dans le dos, légères, mais qu’elle allait avoir du mal à soigner seule. Une vilaine entorse à la cheville droite. Très certainement de très grosses courbatures pour une semaine. — Bordel de fils de… Elle rejoignit la terrasse. Elle pouvait encore sauver la journée en savourant sa glace. Tout n’était pas perdu. — Et merde. Le démon avait renversé la table basse et le fauteuil. Le pot de glace gisait par terre, son contenu répandu sur le bois de la terrasse. — Putain, ce que je hais ces foutus démons ! Brève histoire tirée de l’univers de L’Eveil de l’Ombre.

Brèves Histoires

Voyage chamanique

À Bürenkhii, capitale du peuple mori, il y a trois siècles… « Sois à la hauteur. Sois à la hauteur. » Sonir s’efforçait de faire bonne figure, mais il ne pouvait s’empêcher de se répéter qu’il n’était pas à la hauteur de sa nouvelle charge. Son père aurait dû se tenir là. Il aurait su quoi dire, quoi faire. Mais son père était récemment mort sur un champ de bataille loin de chez lui et c’était à Sonir qu’était revenu son titre de Daichin et la responsabilité de la bannière Ulaan, même si son frère cadet avait des épaules bien plus solides que lui. Le Zövlöl s’était déjà réuni la veille au soir, en urgence, et Sonir avait dû y siéger pour la toute première fois en tant que Daichin… Dans des circonstances particulièrement graves.   Quelque chose ou quelqu’un attaquait les fermes frontalières des terres kirawaré les unes après les autres. Les éleveurs étaient retrouvés éventrés, leurs entrailles dévorées. D’intenses recherches étaient en cours, soutenues par les maîtres-chiens de l’Aaratan et un régiment des Forces armées de l’Enclave, en vain : personne ne parvenait à mettre la main sur le coupable. Et alors que la situation requérait une résolution urgente, les Daichins ne parvenaient pas à se mettre d’accord. Humains ? Yôkais ? Les chefs de bannières étaient bien incapables de répondre précisément à cette question. Beaucoup étaient convaincus qu’un yôkai particulièrement sauvage et retors errait dans l’Enclave ; d’autres affirmaient que les Kirawarés étaient les coupables. N’étaient-ils pas des mangeurs de chair humaine, après tout ? Sonir ne parvenait pas à trancher. Cela pouvait être l’un comme l’autre. Les Humains avaient prouvé un million de fois au cours de l’Histoire qu’ils pouvaient se montrer aussi cruels que les plus vils yôkais. — Faisons appel à une Böö, suggéra Sonir d’une voix qui manqua cruellement d’assurance. Il n’inventait rien : lorsque les Daichins ne parvenaient pas à s’entendre, la tradition voulait qu’ils fassent appel à une Böö. Néanmoins, le Daichin de la bannière Tsus lui donna une tape dans le dos pour le féliciter de son idée, et l’approuva aussitôt. Quelques instants plus tard, la Böö s’avança en silence jusqu’au cercle consacré. Le visage ridé comme une vieille pomme, le corps voûté sous le poids de ses amulettes, toutes ses articulations craquèrent quand elle s’installa sur les coussins. Sonir ne parvint pas à complètement contrôler sa grimace. La Böö ferma les yeux. Son apprentie commença à frapper sur la peau tendue de son vieux tambour. Les vibrations emplirent peu à peu la pièce. La vieille femme se balança d’avant en arrière, puis elle s’écroula après plusieurs longues minutes : elle venait de passer dans le monde des esprits. Son apprentie continua de battre le tambour. Si le rythme s’arrêtait, la Böö pouvait bien ne jamais retrouver son chemin. *** Dans le monde des esprits, le corps de Shirüün était encore jeune et vif. La Böö se redressa pour mieux observer les alentours. Les bâtiments avaient disparu. Seul un petit autel où brûlaient bougies et encens se trouvait là. L’herbe était plus verte, le bleu du ciel lui brûlait les yeux. Un bruit de galop soudain la fit se retourner. — Te voilà, dit-elle avec tendresse à l’immense cheval blanc qui venait d’arriver. Ce dernier expulsa l’air par ses naseaux. Son regard exprimait la contrariété. — Le Zövlöl m’envoie, expliqua-t-elle. Des éleveurs se font attaquer. Quelqu’un ou quelque chose dévore leurs entrailles. Nous devons arrêter cela. — Monte. Le cheval indiqua son dos d’un signe de tête. — Je dois te montrer quelque chose, ajouta-t-il. Shirüün se hissa sans difficulté sur le dos de Khurdan, son Esprit compagnon. Il s’élança alors, ses sabots frappant à peine le sol. Habituée, la Böö emmêla les doigts dans son épaisse crinière. Le paysage défila à toute vitesse sous ses yeux, alors que Khurdan filait comme le vent vers la Barrière magique qui protégeait toute l’Enclave. Çà et là, d’étranges feux follets mauves semblaient sortir de terre ; ils n’étaient pas là lors de son voyage précédent. Plus la Barrière se rapprochait et plus les lueurs dansantes étaient nombreuses. — Zuukh les a placés là, expliqua Khurdan. Shirüün hocha la tête. Elle avait peur de comprendre ce qui avait poussé l’Esprit du feu à déposer ainsi ses enfants dans cette zone de l’Enclave. Alors qu’ils arrivaient en vue de la Barrière, elle constata avec effroi que d’innombrables larves putrescentes l’avaient envahie. Leurs corps répugnants palpitaient en rythme. Par endroit, la Barrière était devenue poreuse et les larves se faufilaient avidement, tombant sur le sol avec d’ignobles bruits de chairs. — Voilà le mal qui attaque les éleveurs, expliqua Khurdan. Une fois dans l’Enclave, les larves s’enterrent et s’enferment dans un cocon. Ce qui en sort se réveille dans le monde des Humains, affamé. C’est cela qui se nourrit de vos entrailles. — Pourquoi personne n’a-t-il été prévenu ? Khurdan piaffa. — Tout ceci n’était pas là il y a encore quelques jours. Une larve immense tomba juste devant eux. Shirüün s’accrocha plus fermement à l’encolure de son Esprit compagnon quand il piétina le Yôkai avec ardeur. — Que devons-nous faire ? — Il faut trouver les cocons qui sont déjà passés dans le monde des Humains. Shirüün se retourna : ce n’était pas son esprit qui lui avait répondu, mais un homme juché sur le dos d’un immense loup bleu. Elle reconnut un Amitan du peuple nokhoi et s’inclina pour le saluer avec respect. — Nous nous occupons de rétablir la Barrière et d’exterminer les larves. Zuukh est parti chercher du renfort, précisa Khurdan. — Zam arrive lui aussi, indiqua le loup bleu. Avec tous mes frères. — Comment trouvons-nous les cocons ? demanda Shirüün. Khurdan se tourna et désigna les feux follets. — Ce sont eux qui les trouvent. Il y a un cocon sous chaque feu follet. Le corps de Shirüün se glaça d’effroi. — Tant que ça ? — Retournez dans le monde des Humains, ordonna le loup bleu. Prévenez les Forces armées. Il faut surveiller toute la zone pour abattre les yôkais qui sortiront des cocons très bientôt. L’Aaratan se chargera de traquer ceux qui se sont déjà éparpillés dans l’Enclave.

Brèves Histoires

Juste un dessin à la craie

— Thomas ! Rentre, il va pleuvoir ! Mon fils de 5 ans ne répond pas tout de suite : il termine son dessin à la craie. Il a fait plutôt beau, cet après-midi, et il a passé plusieurs heures dehors à couvrir le trottoir de motifs colorés sortis tout droit de son imagination.  Après un coup d’œil vers les nuages noirs qui approchent à grande vitesse, je balaie le bitume du regard. Au milieu des bonshommes et monstres divers et variés, je repère des lettres écrites çà et là pour le plaisir, des chiffres aussi, et puis des symboles sans queue ni tête. Puis une première goutte s’écrase sur la tête de Thomas, qui lève le visage vers le ciel avec déception. — Tout va s’effacer… — Allez mon cœur, tu recommenceras dès qu’il fera beau.  Le tonnerre gronde. La météo est plus efficace que moi : Thomas rentre aussitôt, abandonnant ses craies au milieu du trottoir. Avec un soupir, je me dépêche de tout ramasser. Il ne pleut pas encore à verse. Peut-être même que ce n’est qu’un orage sec.  Je fronce du nez. Je n’y crois pas un seul instant. Il va pleuvoir des cordes toute la nuit… Je me redresse avec un soupir de plus, le seau de craies dans la main. Mon regard croise celui d’un homme qui arrive sur le trottoir d’en face. Je le salue poliment d’un signe de tête auquel il ne répond pas. — Trouduc… marmonné-je en refermant la porte de ma véranda. Un cri de surprise m’échappe quand la sonnette retentit un instant plus tard. C’est le même homme, qui a toujours l’air aussi mal-aimable.  — C’est vous, les symboles à la craie ? demande-t-il depuis l’extérieur de la véranda. Je lève les yeux au ciel. Trouduc, ça lui va vraiment bien. — Oui, c’est moi. Et après ? Vous allez vous plaindre en mairie ? Il fronce les sourcils sans comprendre. — La mairie est au courant ? C’est à mon tour de cligner plusieurs fois d’incompréhension. — Comment ça ? m’agacé-je. — Vous me demandez si je compte me plaindre à la mairie, répondit-il en pointant les symboles du doigt. La mairie est au courant ? Un éclair déchire le ciel et le tonnerre gronde de nouveau, menaçant. L’homme se retourne en sursautant et scrute les alentours avant de reporter son attention sur moi. Moi aussi, les orages et leur obscurité inquiétante me rendent nerveuse. Avec un brin d’empathie pour lui, je respire un grand coup et tente de rester polie. — Écoutez, il va bientôt pleuvoir des cordes. L’eau va tout effacer. Rentrez chez vous. — Je m’en fous que la pluie efface tout. Vous avez tracé les symboles. J’ai besoin d’un abri. Vous devez me laisser entrer. — … Je cligne encore plusieurs fois, avant d’éclater de rire. Je le plante devant ma véranda et retourne m’enfermer chez moi. À double tour. — Mon cœur, viens laver tes mains, on passe bientôt à table ! lancé-je à travers la cuisine.  Thomas dévale les escaliers depuis sa chambre et se précipite vers l’évier. Je m’approche pour l’aider. Nouveau coup de tonnerre. Les lumières vacillent. Quand je me retourne pour attraper un torchon, une silhouette se tient au milieu de mon salon. Un cri m’échappe et je pousse Thomas dans mon dos pour le mettre à l’abri.  — Vous ne pouvez pas me refuser l’hospitalité. Vous avez tracé les symboles, déclare sombrement l’homme. Le souffle court, je jette un regard vers le tiroir à couvert. Comment est-il entré ?  — J’ai juste besoin d’un abri pour la nuit. — Rentrez chez vous. Mon portable est dans son dos. Aucune chance d’appeler qui que ce soit à l’aide. En revanche, nous pouvons fuir la maison et aller chercher du secours chez un voisin. Au moment même où j’esquisse un pas vers la porte, le tonnerre gronde encore et une pluie diluvienne s’abat sur le bitume. — Je ne vous ferai rien, insiste l’inconnu. — Je ne… — Maman, il saigne… Thomas pointe le sol, au pied de l’inconnu. Du sang tombe en effet goutte à goutte depuis le bout de ses doigts. Ce n’est qu’à ce moment que je remarque que tout son bras pend inerte à son côté. — Loup-garou, explique-t-il avec un haussement d’épaules désinvolte. Un rire nerveux me monte aux lèvres. — Loup-garou ? répété-je, incrédule. L’homme s’agace, vexé. — Je me suis laissé surprendre. Ça arrive.  Soudain inconsciente du danger, je m’apprête à me moquer de lui quand quelque chose gratte contre le mur. Les lumières s’éteignent brusquement. J’ai juste le temps de voir l’homme disparaître d’un « pouf » de fumée noire pour réapparaître devant moi. Il plaque une main sur ma bouche et m’enjoint au silence en posant un doigt sur la sienne. Thomas se blottit contre moi. Du coin de l’œil, j’aperçois une silhouette à la fenêtre. Grande, des yeux jaunes luisants malgré l’obscurité, un long museau. Un cri veut jaillir de mes lèvres, mais l’homme se presse contre moi, me coinçant contre le bord de l’évier. Son regard me dissuade de faire le moindre bruit. Pour ne pas penser aux créatures qui continuent de rôder près de mes fenêtres (des loups-garous, vraiment ?!), je m’accroche à son regard. Après un temps interminable, les silhouettes disparaissent. L’homme laisse passer encore plusieurs minutes, puis il se recule lentement. D’un geste de la main, il rallume les lumières. — Ils ne reviendront pas. Les symboles ont effacé ma piste. C’est la goutte de trop. — Mais quels symboles, bordel de merde ? — Les symboles, répond l’homme, mais son visage exprime soudain une incertitude. Vous m’avez dit que vous les avez tracés à la craie. Ne pas regarder Thomas. Je m’accroche encore aux yeux de l’homme et rentre le menton, butée. — Et après ? L’homme pousse un long soupir désabusé, avant de se laisser tomber sur une chaise. Son bras saigne toujours. Il se masse les tempes de sa main valide, puis

Brèves Histoires

Exposition de Fées sauvages

Bellwade étant ce qu’elle était – la plus grande cité cosmopolite du Monde Magique –, son Muséum des Histoires Naturelles était par conséquent le plus imposant et foisonnant de ce même monde. D’innombrables salles s’y succédaient le long de couloirs plus ou moins hasardeux, formant un labyrinthe où les visiteurs s’égaraient fréquemment… et littéralement, pendant quelques jours parfois ! Tous les peuples du Monde Magique y étaient représentés d’une façon ou d’une autre. Jeune korrigan embauché depuis quelques mois seulement, Kiliern s’était retrouvé bombardé à l’organisation de la soirée d’inauguration d’une nouvelle section. Il n’était qu’un stagiaire, mais comme cette section allait exposer la flore et la faune sauvage de sa contrée d’origine, le Conseil directeur avait trouvé intéressant de le mettre aux commandes… Et alors que la soirée approchait à pas de troll, Kiliern s’arrachait le bouc dans son petit bureau aménagé pour l’occasion. Le projet l’avait d’abord enthousiasmé autant qu’un concours de danse au son tonitruant d’un couple de sonneurs (autant dire : plus que tout au monde !), mais il avait bien vite déchanté (et perdu toute envie de danser). Malgré tous ses efforts et toutes ses gesticulations, son équipe semblait s’acharner à en faire le moins possible. La liste des invités n’était pas encore bouclée, personne n’avait validé le devis du traiteur, mais, en revanche, quelqu’un avait bloqué la finalisation des travaux de décoration en faisant appel à une commission directrice de la cité. En résumé : rien n’allait. Avec un long soupir abattu, Kiliern jeta une pile de paperasse sur son bureau et se leva. Cela faisait des heures qu’il s’efforçait de rattraper toute cette pagaille ; il avait bien besoin d’une pause ou de quelque chose qui lui redonnerait le courage de terminer ce projet. Il secoua quelques secondes ses pattes engourdies en tapotant le sol du bout de ses sabots, réajusta correctement son gilet de velours noir et sortit de la minuscule pièce. Un petit tour à l’exposition déjà (en partie) en place lui ferait le plus grand bien. Kiliern fit d’abord un détour par les cuisines pour déposer le devis portant enfin la signature de validation. Il fut reçu par une gobeline âgée, probablement la cheffe, qui lui arracha la feuille des mains avec un regard hostile. Le korrigan lui sourit aimablement malgré son tablier blanc taché de sang. Une tension régnait en permanence dans les couloirs du Muséum ; cela venait du fait de son existence même. Au sein de la cité cosmopolite qu’était Bellwade, les différents peuples magiques cohabitaient plus ou moins difficilement, et les multiples sections du Muséum apportaient régulièrement leur lot de protestations et de manifestations. Dans celle dont Kiliern préparait la soirée d’inauguration, des spécimens très rares de fées sauvages étaient présentés, et l’Association de Préservation de la Faune Féérique s’était immédiatement mobilisée pour les récupérer. Il avait lui-même dû recevoir leur présidente et la Fée Citadine s’était montrée plus qu’odieuse. La lumière du hall d’exposition était déjà allumée quand Kiliern arriva et il avisa la lutine qui se tenait debout devant l’une des vitrines. Elle ne faisait pas partie du personnel et le cœur du korrigan s’accéléra alors que l’idée d’un possible attentat lui venait en tête. — Excusez-moi ? Madame ? La lutine ne se retourna pas et Kiliern tapota le sol du bout du sabot. Le bruit attira finalement l’attention de l’intruse, qui tendit le bras pour agiter un papier sous son nez, sans pour autant lâcher la vitrine du regard. — J’ai une autorisation du Directeur. Kiliern pinça les lèvres et parcourut rapidement le papier. Il n’avait rien à dire – il n’était jamais que l’organisateur de la soirée d’inauguration –, mais sa fierté fut tout de même piquée au vif. Cette exposition, c’était un peu la sienne également. — À qui ai-je l’honneur ? demanda-t-il aimablement en lui rendant la feuille. — Kirkima Latross. Je suis exploratrice professionnelle. Le korrigan haussa ses sourcils touffus et la lutine se détourna enfin de la vitrine. — Si, c’est un métier. Kiliern détesta que la lutine devine ainsi ses pensées, mais il masqua sa contrariété derrière un visage amène. — Puis-je vous être utile en quelque chose ? Cette Kirkima Latross avait un document signé de la main du Directeur en personne. Mieux valait la caresser dans le sens du poil. — Vous connaissez la région présentée dans cette section ? Kirkima observait les autres vitrines tout autour d’elle, comme à la recherche de quelque chose en particulier. — Plutôt bien, oui. — Je pars bientôt en expédition pour le président d’une grande entreprise de poudre de fées. Sa prétendue poule aux œufs d’or serait justement localisée dans cette région. J’aimerais m’informer sur les fées sauvages qui y vivent. Le korrigan hocha la tête. Il devait absolument se renseigner sur cette lutine dont il n’avait jamais entendu parler et qui semblait pourtant avoir ses petites entrées au Muséum. — Nous avons quelques spécimens intéressants, en effet, répondit-il en désignant une autre vitrine d’un geste de la main. Les fées sauvages que l’Association de Préservation de la Faune Féérique avait voulu récupérer y étaient exposées. — Des spécimens ? répéta Kirkima en arquant un sourcil. Kiliern éprouva une nouvelle désagréable sensation d’inconfort alors qu’elle soulignait son erreur de vocabulaire. À Bellwade, et partout ailleurs dès que les peuples magiques étaient en contact, il était mal vu d’utiliser ce genre de termes pour parler des autres. — Des… Tout en traversant la vaste salle, il chercha un meilleur mot, en vain. Des exemplaires ? Des races ? Des types ? — Des individus ? suggéra-t-elle alors qu’ils arrivaient près de la vitrine. — Oui ! Kiliern hocha vivement la tête, soulagé qu’elle soit venue à son secours. La lutine lui jeta un autre regard éloquent avant de se pencher au-dessus des fées sauvages. — Celles-ci sont toutes petites. — Elles n’avaient pas encore atteint l’âge adulte quand elles ont été attrapées. Et le procédé utilisé pour les conserver les a quelque peu réduites. — Et vous

Brèves Histoires

Le Chat du libraire

Cette brève histoire prend place dans l’univers de En Quête de Sorcellerie. — Tu fais fuir les clients. Le chat ne bronche pas, mais sa queue fouette l’air avec agacement. — Vexe-toi si ça te plaît, poursuit le libraire. Mais je ne veux plus te voir sur le comptoir. Ni dans la vitrine. Ni embusqué au sommet d’une étagère. S’il avait pu soupirer ouvertement pour signifier son mécontentement, le chat ne se serait pas gêné. Mais voilà, il n’était qu’un chat. Pas n’importe quel chat, naturellement, mais tout de même. Malgré sa grande intelligence, il ne soupirait pas, il ne parlait pas. En revanche, en bon familier d’illustre lignée, il communiquait par télépathie avec son maître. Alors qu’Anton Belrath s’éloignait pour faire l’inventaire de ses grimoires de collection, il reçut directement dans son esprit les pires scènes de mise à mort de rongeurs et autres nuisibles qu’on pouvait rencontrer dans les rues de Toluah. Il lâcha le livre qu’il tenait avec une exclamation de dégoût. Parfait. Le chat sauta du comptoir. S’il avait pu, il l’aurait fait avec un ricanement satisfait. Il prit soin de bien en notifier mentalement son maître, avant de se glisser entre deux rayonnages pour rejoindre plus rapidement l’escalier de service qui menait à leurs appartements à l’étage. — C’est ça, parfait ! lança Anton dans son dos. Va donc faire une sieste ! Au même moment, le carillon de la porte d’entrée tinta dans l’air. Le chat s’interrompit un instant pour regarder par-dessus son épaule. Une nouvelle cliente. Rousse, bien habillée. Sorcière. Bardée de talismans en tout genre. Pue la mort. Le chat déguerpit sans attendre et grimpe les marches en quelques enjambées seulement. Une fois bien à l’abri dans son salon, il se roule en boule sur son coussin, installé sur le rebord de sa fenêtre. Une sieste. Excellente idée, en réalité. Mais tout de même. Il aurait peut-être dû avertir son maître de cette odeur ignoble. Ou pas. Il n’a plus le droit de dormir sur le comptoir. Que son maître se débrouille. Anton Belrath est plus qu’un simple libraire, après tout. Pour tout savoir sur En Quête de Sorcellerie !

Brèves Histoires

Un club de lecture particulier

Je suis en retard, comme d’habitude. Ce n’est pas ma faute ! Enfin, pas vraiment… Pas complètement ! Mais, de toute façon, les autres ne me croiront pas. Ils feront peut-être semblant de comprendre, mais j’entends déjà s’éterniser les soupirs répétés de Fillan et les bougonnements de Moira. Notre club de lecture ne se rassemble que deux fois par mois, mais je n’arrive jamais à l’heure. Il y a toujours quelque chose qui vient se mettre en travers de ma route. La dernière fois, j’avais dû accompagner la vieille Kellow pendant qu’elle faisait visiter le château à de potentiels acheteurs. Elle ne m’avait rien demandé, évidemment, la pauvre femme pense qu’elle peut encore tout gérer sans l’aide de personne. Moi, je n’étais pas rassurée. Je suis restée avec eux jusqu’à ce qu’ils repartent. La vente n’aura probablement pas lieu à cause de moi, mais je refuse de laisser la vieille Kellow se débrouiller seule. Et cette fois-ci… Cette fois-ci, c’est un peu plus compliqué. J’ai mis un temps fou à retrouver l’ouvrage que je cherchais. J’aurais pu prendre n’importe lequel à la place, mais je tenais vraiment à proposer celui-ci pour notre lecture commune. C’est toujours Lachlan qui choisit et c’est pénible. Je suis peut-être la petite dernière, mais j’ai voix au chapitre ! Le livre soigneusement serré contre la poitrine, je file à travers les couloirs en direction de la tour nord où se trouve depuis des siècles la bibliothèque personnelle de Fillan. La vieille Kellow ne va plus jamais jusque là-bas, les marches sont trop raides pour elle. Ce n’est pas bien grave, nous arrivons très bien à entretenir les lieux sans elle. — Tu es en retard ! m’agresse aussitôt Moïra.— Ce n’est pas ma faute, je…— Oh pour l’amour du ciel, commençons maintenant qu’elle est là ! me coupa Fillan. Lachlan, as-tu une nouvelle lecture à nous proposer ? Je resserre mes bras sur mon livre. Je veux qu’on choisisse celui-ci. Pourtant, mes lèvres restent closes. Je n’ose pas parler. Les regards noirs que Moira continue de me jeter sont beaucoup trop intimidants. — Eh bien… commence Lachlan, avant de se tourner vers moi. Contre toute attente, il m’offre un sourire si éclatant que j’en rougis. — Je crois que ma chère arrière-arrière-arrière-petite-cousine veut nous proposer quelque chose ? J’acquiesce vigoureusement et dépose le livre au milieu de la table. Les visages courroucés se font curieux et tout le monde se penche pour lire le titre. Moïra fait la moue. — Une romance ?— Et pourquoi pas ? Elle croise les bras, dubitative, mais approuve finalement. — Pourquoi pas, oui. Ça nous changera des fresques épiques de Lachlan. Je les vois échanger encore quelques regards. Comme ils peuvent être longs à se prononcer, parfois… — Dites, je sais que nous avons l’éternité devant nous, mais quand même… — C’est décidé ! s’exclame aussitôt Fillan. Cette romance sera la nouvelle lecture commune du club très particulier des fantômes du clan MacIlwaine ! Il me secoue brièvement par l’épaule – la seule marque de tendresse dont il semble capable – avant de s’installer plus confortablement dans son fauteuil. — Commence à lire, Fennela, m’encourage Lachlan. Un large sourire étire mes lèvres et j’ouvre le livre à la première page. Je ne l’ai pas relu depuis un siècle. À l’époque, ma mère me l’avait discrètement glissé entre les mains, lors de ma dernière année de vie. À la lumière des bougies, alors que le chat de la vieille Kellow se joint à nous, j’entame la lecture à haute voix… Brève histoire inspirée par une illustration de Lil Ghosts Life !

Retour en haut