
Bellwade étant ce qu’elle était – la plus grande cité cosmopolite du Monde Magique –, son Muséum des Histoires Naturelles était par conséquent le plus imposant et foisonnant de ce même monde. D’innombrables salles s’y succédaient le long de couloirs plus ou moins hasardeux, formant un labyrinthe où les visiteurs s’égaraient fréquemment… et littéralement, pendant quelques jours parfois ! Tous les peuples du Monde Magique y étaient représentés d’une façon ou d’une autre.
Jeune korrigan embauché depuis quelques mois seulement, Kiliern s’était retrouvé bombardé à l’organisation de la soirée d’inauguration d’une nouvelle section. Il n’était qu’un stagiaire, mais comme cette section allait exposer la flore et la faune sauvage de sa contrée d’origine, le Conseil directeur avait trouvé intéressant de le mettre aux commandes…
Et alors que la soirée approchait à pas de troll, Kiliern s’arrachait le bouc dans son petit bureau aménagé pour l’occasion. Le projet l’avait d’abord enthousiasmé autant qu’un concours de danse au son tonitruant d’un couple de sonneurs (autant dire : plus que tout au monde !), mais il avait bien vite déchanté (et perdu toute envie de danser).
Malgré tous ses efforts et toutes ses gesticulations, son équipe semblait s’acharner à en faire le moins possible. La liste des invités n’était pas encore bouclée, personne n’avait validé le devis du traiteur, mais, en revanche, quelqu’un avait bloqué la finalisation des travaux de décoration en faisant appel à une commission directrice de la cité.
En résumé : rien n’allait.
Avec un long soupir abattu, Kiliern jeta une pile de paperasse sur son bureau et se leva. Cela faisait des heures qu’il s’efforçait de rattraper toute cette pagaille ; il avait bien besoin d’une pause ou de quelque chose qui lui redonnerait le courage de terminer ce projet. Il secoua quelques secondes ses pattes engourdies en tapotant le sol du bout de ses sabots, réajusta correctement son gilet de velours noir et sortit de la minuscule pièce. Un petit tour à l’exposition déjà (en partie) en place lui ferait le plus grand bien.
Kiliern fit d’abord un détour par les cuisines pour déposer le devis portant enfin la signature de validation. Il fut reçu par une gobeline âgée, probablement la cheffe, qui lui arracha la feuille des mains avec un regard hostile. Le korrigan lui sourit aimablement malgré son tablier blanc taché de sang. Une tension régnait en permanence dans les couloirs du Muséum ; cela venait du fait de son existence même. Au sein de la cité cosmopolite qu’était Bellwade, les différents peuples magiques cohabitaient plus ou moins difficilement, et les multiples sections du Muséum apportaient régulièrement leur lot de protestations et de manifestations.
Dans celle dont Kiliern préparait la soirée d’inauguration, des spécimens très rares de fées sauvages étaient présentés, et l’Association de Préservation de la Faune Féérique s’était immédiatement mobilisée pour les récupérer. Il avait lui-même dû recevoir leur présidente et la Fée Citadine s’était montrée plus qu’odieuse.
La lumière du hall d’exposition était déjà allumée quand Kiliern arriva et il avisa la lutine qui se tenait debout devant l’une des vitrines. Elle ne faisait pas partie du personnel et le cœur du korrigan s’accéléra alors que l’idée d’un possible attentat lui venait en tête.
— Excusez-moi ? Madame ?
La lutine ne se retourna pas et Kiliern tapota le sol du bout du sabot. Le bruit attira finalement l’attention de l’intruse, qui tendit le bras pour agiter un papier sous son nez, sans pour autant lâcher la vitrine du regard.
— J’ai une autorisation du Directeur.
Kiliern pinça les lèvres et parcourut rapidement le papier. Il n’avait rien à dire – il n’était jamais que l’organisateur de la soirée d’inauguration –, mais sa fierté fut tout de même piquée au vif. Cette exposition, c’était un peu la sienne également.
— À qui ai-je l’honneur ? demanda-t-il aimablement en lui rendant la feuille.
— Kirkima Latross. Je suis exploratrice professionnelle.
Le korrigan haussa ses sourcils touffus et la lutine se détourna enfin de la vitrine.
— Si, c’est un métier.
Kiliern détesta que la lutine devine ainsi ses pensées, mais il masqua sa contrariété derrière un visage amène.
— Puis-je vous être utile en quelque chose ?
Cette Kirkima Latross avait un document signé de la main du Directeur en personne. Mieux valait la caresser dans le sens du poil.
— Vous connaissez la région présentée dans cette section ?
Kirkima observait les autres vitrines tout autour d’elle, comme à la recherche de quelque chose en particulier.
— Plutôt bien, oui.
— Je pars bientôt en expédition pour le président d’une grande entreprise de poudre de fées. Sa prétendue poule aux œufs d’or serait justement localisée dans cette région. J’aimerais m’informer sur les fées sauvages qui y vivent.
Le korrigan hocha la tête. Il devait absolument se renseigner sur cette lutine dont il n’avait jamais entendu parler et qui semblait pourtant avoir ses petites entrées au Muséum.
— Nous avons quelques spécimens intéressants, en effet, répondit-il en désignant une autre vitrine d’un geste de la main.
Les fées sauvages que l’Association de Préservation de la Faune Féérique avait voulu récupérer y étaient exposées.
— Des spécimens ? répéta Kirkima en arquant un sourcil.
Kiliern éprouva une nouvelle désagréable sensation d’inconfort alors qu’elle soulignait son erreur de vocabulaire. À Bellwade, et partout ailleurs dès que les peuples magiques étaient en contact, il était mal vu d’utiliser ce genre de termes pour parler des autres.
— Des…
Tout en traversant la vaste salle, il chercha un meilleur mot, en vain. Des exemplaires ? Des races ? Des types ?
— Des individus ? suggéra-t-elle alors qu’ils arrivaient près de la vitrine.
— Oui !
Kiliern hocha vivement la tête, soulagé qu’elle soit venue à son secours. La lutine lui jeta un autre regard éloquent avant de se pencher au-dessus des fées sauvages.
— Celles-ci sont toutes petites.
— Elles n’avaient pas encore atteint l’âge adulte quand elles ont été attrapées. Et le procédé utilisé pour les conserver les a quelque peu réduites.
— Et vous vous étonnez d’avoir autant de détracteurs ? Comment est-ce que tout ceci n’est pas illégal ?
— C’est du savoir ! s’offusqua-t-il. Et vous, alors, n’allez-vous pas travailler pour un exploiteur de fées ?
Kirkima le scruta un instant, mais n’ajouta rien. Après plusieurs minutes d’observation de la vitrine aussi silencieuses que gênantes, elle prit congé sans qu’ils aient échangé un mot de plus, et Kiliern se surprit à se demander ce qu’il faisait là. Il secoua la tête et, après avoir poussé un nouveau soupir, reprit la direction de son bureau. Il y avait encore beaucoup trop à faire.
Si vous voulez en apprendre plus sur Kirkima Latross, célèbre exploratrice du Monde Magique, vous trouverez votre bonheur avec Voyage en Terres sauvages !