Gâchis estival

Jill était confortablement installée dans le fauteuil à bascule de son grand-père qu’elle avait sorti sur la terrasse pour profiter du beau temps. Son regard embrassa le paysage avec fierté, et elle pousse un soupir satisfait par le nez. Le domaine Parker était calme, les oiseaux chantaient, le soleil brillait… L’été était là. Jill était revenue le matin même d’une traque et n’avait qu’une seule hâte : se poser sur la terrasse pour savourer une glace à la mangue.

Depuis toujours, Jill dégustait des chocolats chauds à la guimauve au coin du feu l’hiver et des glaces à la mangue l’été. Autrefois, c’était avec toute sa famille, et puis ils avaient tous rejoint l’Autre Côté peu à peu, comme tous les Chasseurs d’Ombre finissaient par le faire.

Un jour, Jill les rejoindrait également. Mais pas tout de suite. Elle n’était pas certaine qu’il y ait de la glace à la mangue et du chocolat chaud à la guimauve de l’Autre Côté. Ni la légère brise qui soulevait ses cheveux ou l’agréable chaleur du soleil d’été. Dans le doute, elle préférait en profiter aussi longtemps que possible.

Et cette glace-ci allait être particulièrement savoureuse : Jill avait dû attendre douze jours avant de pouvoir le déguster. Douze jours depuis qu’il faisait le temps idéal, mais qu’elle avait dû passer loin du domaine à chasser des démons.

— Tous des emmerdeurs, maugréa-t-elle en plongeant la cuillère dans le pot qu’elle avait acheté pour l’occasion.

Jill englobait dans le lot l’Envoyé de la Lumière responsable de son secteur. Comme à son habitude, cet enfoiré n’avait pas sorti un seul pied de chez lui et l’avait envoyée au casse-pipe en solo, sur un cas qui aurait nécessité trois Chasseurs d’Ombre, pas moins. Jill avait écopé de plusieurs éraflures au visage et sur le corps, et d’une rancœur encore plus intense envers l’Envoyé.

— Connard, poursuivit-elle en portant une première cuillérée à ses lèvres.

Jill interrompit son geste. Sur la porte d’entrée du chalet, un talisman s’agitait. Elle poussa un soupir agacé. Intrus sur le domaine. Et, naturellement, pas un Humain.

Après un regard empli de regret à sa coupe de glace, Jill se leva en soupirant encore. Son colt était resté à l’intérieur. Sa dague consacrée se trouvait en revanche sur sa hanche. Elle la tira de son fourreau et la fit tournoyer d’un geste aguerri.

— Allez, amène-toi, m’oblige pas à te chercher partout… siffla-t-elle entre ses dents.

Le démon pouvait se promener n’importe où sur le domaine. Il ne faisait peut-être même que passer. Jill huma l’air. Aucun relent familier. Du coin de l’œil, elle vérifia le talisman. Il bougeait toujours. Le démon bondit soudain dans son dos.

— Bordel de m…

Jill échappa de justesse à de profondes lacérations. Elle roula sur le sol, dégringola de la terrasse et se releva en titubant quelques mètres plus loin. Son ennemi ne lui laissa pas le temps de se rétablir. Il chargea de nouveau.

— Ah, je vois ! s’exclama Jill d’un ton provocant. C’est ton p’tit copain que je viens de renvoyer à l’Ombre ?

Elle repoussa l’assaut du démon d’un coup de pied défonçant. Déséquilibrée par l’élan du monstre, elle roula sur le côté. Elle eut tout juste le temps de planter sa dague dans le corps de son ennemi.

Rhat’el ley ol! cracha le démon en reculant.

— Et bla, bla, bla… soupira Jill en se relevant.

Elle épousseta son pantalon avec un énième soupir ; il s’écroula. Pendant un moment, il ne se passa rien, puis le corps de la créature se consuma entièrement, jusqu’à ce qu’il n’en reste absolument plus rien… À part une odeur nauséabonde qui subsisterait probablement encore quelques jours.

Jill récupéra sa dague, puis analysa ses blessures. Des plaies dans le dos, légères, mais qu’elle allait avoir du mal à soigner seule. Une vilaine entorse à la cheville droite. Très certainement de très grosses courbatures pour une semaine.

— Bordel de fils de…

Elle rejoignit la terrasse. Elle pouvait encore sauver la journée en savourant sa glace. Tout n’était pas perdu.

— Et merde.

Le démon avait renversé la table basse et le fauteuil. Le pot de glace gisait par terre, son contenu répandu sur le bois de la terrasse.

— Putain, ce que je hais ces foutus démons !

Brève histoire tirée de l’univers de L’Eveil de l’Ombre.

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